© Once Upon a Field, Mexici City, Mariane Ibrahim Gallery
Pendant longtemps, lorsqu’on parlait du marché de l’art africain, la conversation portait essentiellement sur les artistes: leur visibilité internationale, leur présence dans les foires, les galeries ou les ventes aux enchères. Beaucoup moins sur ceux qui achètent leurs œuvres.
Pourtant, quelque chose évolue. Une nouvelle génération de collectionneurs africains et issus des diasporas prend progressivement sa place. Je pense que cette évolution dépasse largement la question du marché. Acheter une œuvre d’un artiste africain, c’est bien sûr soutenir une carrière. Mais c’est aussi décider où notre patrimoine artistique se construit, qui le conserve et à qui il sera transmis.
Un marché qui prend de l’ampleur
Les chiffres montrent d’abord que l’intérêt pour les artistes africains ne disparaît pas avec le ralentissement général du marché de l’art. Selon ArtTactic, les ventes aux enchères d’art moderne et contemporain africain ont atteint 62,8 millions de dollars en 2025, en hausse de 42,6 % sur un an. Le nombre de lots vendus a atteint 4 785, son plus haut niveau depuis 2016. À Nairobi, l’Art Auction East Africa 2025 comptait par ailleurs 45 % de nouveaux acheteurs.
Cette évolution intervient parallèlement à la progression de la richesse privée sur le continent. L’Africa Wealth Report 2025 estime que l’Afrique compte aujourd’hui environ 122 500 millionnaires et prévoit une augmentation de 65 % de cette population au cours de la prochaine décennie.
Cela ne signifie évidemment pas que ces nouveaux patrimoines vont automatiquement se transformer en collections d’art. Mais une base économique existe désormais pour qu’un marché local du collectionnisme se développe davantage.
Qui conservera l’art africain d’aujourd’hui ?
L’histoire de l’art africain est aussi une histoire de déplacement. Une partie considérable du patrimoine historique du continent se trouve aujourd’hui hors d’Afrique. Les débats autour des restitutions nous rappellent régulièrement à quel point la question de la propriété des œuvres est indissociable de celle de la mémoire.
Avec l’art contemporain, nous avons la possibilité d’écrire une autre histoire. Je trouve important que les œuvres produites aujourd’hui à Dakar, Lagos, Accra, Nairobi, Bamako ou Johannesburg puissent entrer dans des collections à Paris, Londres ou New York. La circulation internationale fait partie de la reconnaissance des artistes. Mais il me semble tout aussi essentiel qu’une partie significative de ces œuvres reste entre les mains de collectionneurs africains, sur le continent comme dans la diaspora.
Or le marché est encore largement tourné vers l’extérieur. Selon les données citées par ArtTactic à partir du Art Basel and UBS Art Market Report 2026, seulement 30 % de la valeur des ventes réalisées par les marchands africains en 2025 était intra-régionale, soit la proportion la plus faible parmi les onze régions étudiées.
C’est un paradoxe : l’art africain connaît une visibilité mondiale croissante, mais son écosystème commercial reste encore insuffisamment structuré pour permettre aux œuvres de circuler facilement à l’intérieur même du continent.
Collectionner, c’est aussi prendre position
Je crois surtout que les motivations des collectionneurs évoluent. À l’échelle internationale, l’enquête Art Basel & UBS 2025 montre que 80 % des collectionneurs fortunés interrogés prévoient de transmettre leur collection à leurs enfants ou à leur conjoint. Parmi les collectionneurs de la génération Z ayant eux-mêmes hérité d’œuvres, près de 90 % les ont conservées.
Ces chiffres me parlent particulièrement parce qu’ils replacent l’art dans une temporalité beaucoup plus longue que celle d’une transaction.
Une collection raconte quelque chose de celui qui l’a constituée, mais aussi de son époque. Les artistes que nous décidons de soutenir aujourd’hui seront peut-être ceux à travers lesquels les générations futures comprendront nos sociétés, nos préoccupations, nos villes, nos identités et nos transformations.
Collectionner un artiste africain aujourd’hui, ce n’est donc pas simplement se demander : est-ce que cette œuvre prendra de la valeur ? C’est aussi se demander : quelle histoire ai-je envie de préserver ?
Devenir acteurs de notre propre patrimoine
C’est probablement ce qui m’intéresse le plus dans l’émergence de collectionneurs africains : le passage d’une position de spectateur à celle d’acteur. Il ne s’agit pas de vouloir garder l’art africain « en Afrique », ni d’opposer collectionneurs africains et internationaux. Au contraire, les artistes ont besoin de circuler et d’être collectionnés partout.
Mais un écosystème artistique durable ne peut pas dépendre uniquement du regard et du pouvoir d’achat extérieurs.
Il a aussi besoin de personnes qui, à Lagos, Dakar, Johannesburg, Nairobi, Accra, Abidjan, mais également dans les diasporas, décident qu’une œuvre mérite d’entrer chez elles, d’être conservée, racontée puis, peut-être un jour, transmise.
C’est aussi ainsi que se construit un patrimoine. Et peut-être que la véritable montée en puissance des collectionneurs africains ne se mesurera pas seulement au nombre d’œuvres achetées ou aux records atteints aux enchères, mais à ce que ces collections raconteront de notre époque dans vingt, trente ou cinquante ans.