Les femmes sont partout dans le monde de l'art. Elles dirigent des galeries, conçoivent des expositions, accompagnent les artistes, coordonnent des foires et font vivre les institutions. Pourtant, lorsqu'on regarde qui bénéficie de la plus grande visibilité, des records de ventes ou de la reconnaissance historique, les déséquilibres restent bien présents.
Au fil des années, j'ai accompagné des artistes aux parcours très différents. Leurs parcours racontent les défis auxquels beaucoup de femmes restent confrontées dans le monde de l'art. Elles racontent aussi pourquoi, malgré tout, je regarde l'avenir avec optimisme.
L'arithmétique silencieuse
Commençons par ce dont les comptes rendus de réunion ne parlent jamais.
Les biais sont souvent subtils. Une femme qui affirme ses exigences peut encore être perçue comme difficile, là où un homme sera plus volontiers décrit comme ambitieux ou intransigeant. Lorsqu'une artiste décide de revaloriser son travail, il lui arrive aussi de devoir davantage justifier cette décision.
J'ai également le sentiment que le qualificatif d'« émergente » colle plus longtemps aux femmes. J'ai vu des artistes quadragénaires, avec plus de dix ans de pratique derrière elles, être encore présentées comme prometteuses, tandis que des hommes au parcours plus court étaient déjà considérés comme établis. « Prometteuse » est un joli mot. Il peut aussi devenir une façon de repousser le moment où un travail est pleinement reconnu et rémunéré à sa juste valeur.
Il y a enfin tout ce qui entoure le travail. Les heures d'atelier grignotées par les responsabilités familiales. Le voyage auquel on renonce parce que quelqu'un doit rester. Rien de cela n'apparaît dans un catalogue. Pourtant, ces arbitrages façonnent une carrière. Ce n'est d'ailleurs pas qu'une impression : les travaux d'ONU Femmes et de l'OCDE montrent que les femmes continuent d'assumer une part disproportionnée des responsabilités domestiques et du familiales, avec des conséquences directes sur leur disponibilité, leurs revenus et leurs trajectoires professionnelles. Cette réalité n'épargne pas le monde de l'art.
Des parcours qui ne suivent pas une ligne droite
Les trajectoires des artistes sont rarement linéaires, et c'est encore plus vrai pour de nombreuses femmes.
Colette Diallo a passé deux décennies dans l'univers de la mode en France avant de prendre les pinceaux pendant la pandémie. Aujourd'hui, elle évolue avec une remarquable fluidité entre la peinture et le bijou artisanal. Chez elle, les deux pratiques se nourrissent mutuellement.
Nasrine Safa construit depuis plus de dix ans une œuvre entre photographie et vidéo, au croisement du Sénégal, de la Côte d'Ivoire, de la France et des États-Unis. Son parcours traverse plusieurs pays, plusieurs cultures et plusieurs formes d'expression.
Pendant longtemps, les carrières artistiques ont été racontées comme des trajectoires parfaitement cohérentes : un médium, une progression continue, une identité facilement identifiable. Pourtant, la réalité est souvent plus complexe. Les parcours de Colette Diallo et de Nasrine Safa montrent qu'une carrière peut se construire par étapes, se réinventer, emprunter plusieurs chemins sans perdre sa cohérence.
C'est peut-être cela que j'ai appris au contact des artistes : regarder une trajectoire dans son ensemble plutôt que chercher une ligne parfaitement droite.
Pourquoi je reste malgré tout optimiste
Les collectionneurs changent. Un public plus jeune, plus international et de plus en plus porté par les diasporas africaines découvre et achète des œuvres autrement. Il veut comprendre la démarche de l'artiste, connaître son parcours et le contexte dans lequel l'œuvre a été créée. Il attend moins qu'une institution occidentale valide son regard avant de faire confiance au sien.
Les mécanismes de visibilité évoluent eux aussi. Les plateformes numériques et les réseaux sociaux permettent aujourd'hui à une artiste de présenter son travail bien au-delà de son pays, de dialoguer directement avec des collectionneurs et de construire sa visibilité sans dépendre exclusivement des circuits traditionnels.
C'est aussi l'une des raisons pour lesquelles j'ai créé Art Kelen : contribuer à rendre les art contemporain africain plus visible et à créer des passerelles entre eux et de nouveaux collectionneurs.
Les institutions aussi accompagnent le mouvement. Elles ne sont plus les seules à écrire l'histoire du marché ; elles suivent désormais un mouvement largement porté par les artistes, les collectionneurs et les initiatives indépendantes.
Rien de tout cela n'est achevé. L'optimisme ne consiste pas à croire que le problème est résolu. Il consiste à choisir où investir son énergie.
Changer de regard
Le mot « émergent » mérite parfois d'être interrogé. À partir de quel moment cesse-t-on de promettre une reconnaissance pour enfin l'accorder ?
Les progrès sont réels. Selon le Art Basel & UBS Global Art Market Report 2026, les femmes représentent désormais 45 % des artistes représentés par les galeries, contre 35 % en 2018. Pourtant, elles ne génèrent encore que 37 % de la valeur des ventes, un écart qui reste particulièrement marqué dans les plus grandes galeries.
Les institutions évoluent elles aussi, mais plus lentement. Une étude publiée en 2026 dans Nature Communications, fondée sur l'analyse de plus de 65 000 artistes contemporains et de plus de 20 000 institutions, montre que les établissements les plus prestigieux continuent de surreprésenter les hommes dans leur programmation.
Les artistes africaines n'ont pas besoin qu'on leur fasse une place. Elles ont besoin que leur travail soit reconnu, exposé, collectionné et valorisé à la hauteur de son importance.